lundi 2 mars 2026

Bernard Dantier “Ferdinand de Saussure, Synchronie, diachronie, structuralisme et histoire autour de la langue”.

Bernard Dantier “Ferdinand de Saussure, Synchronie, diachronie, structuralisme et histoire autour de la langue”. L’œuvre du linguiste suisse Ferdinand de Saussure constitue la référence centrale des « structuralistes » (parmi lesquels nous pouvons citer Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault auxquels des textes sont consacrés dans cette collection). Ce « structuralisme », rappelons-le, repose d’abord sur un choix méthodologique dont l’extrait ci-joint condense la théorie initiale. Avec cet extrait nous insistons sur la nécessité, dans toute recherche en sciences sociales, de mesurer la présence et l’influence du facteur « temps » sur le mode d’étude autant que sur le fait étudié. Il s’agit de repérer puis de distinguer foncièrement l’étude des « évolutions », la « diachronie » d’une part, et d’autre part la « synchronie », l’étude des « états ». Ces deux axes d’approche doivent en effet être séparés radicalement, car chacun projette (« le point de vue créant l’objet ») un cadre phénoménal spécifique qui, s’il est mêlé à celui de l’autre, s’expose à la dénaturation. Ferdinand de Saussure s’oppose de la sorte aux méfaits d’une confusion qui a souvent faussé autant la définition des problèmes que leur traitement. Certes, tout objet étudiable provient d’une origine, d’un « avant », mais étudier sa formation n’est pas pour autant saisir sa forme, celle-là devenant la déformation de celle-ci si l’une se superpose à l’autre. C’est « l’étant », ici et maintenant, qui doit être d’abord identifié à l’objet. De même convient-il de s’abstenir de toute prospective s’aidant de la prise en compte de « tendances ». Le savant se doit d’être « descriptif » face à ce qui se présente, puis « explicatif » (souvent le premier verbe valant le suivant ou du moins le conditionnant) en s’abstenant d’être normatif et d’induire les observations vers des « devant-être ». En effet, en ce qui concerne la science sociale que constitue la linguistique, c’est « l’état », immédiatement présent, qui donne d’abord son existence et son efficience à l’objet « langue ». La langue, n’existant que synchroniquement pour les sujets parlants, hors de tout passé, de toute évolutivité, constitue un système, une « structure », dont tous les éléments sont des valeurs relatives et interdépendantes les unes des autres. Dans un « état » envisagé « synchroniquement », nous n’avons affaire essentiellement qu’à des rapports, des oppositions et des différences dans un ensemble qui, par ailleurs, est identique à lui-même en tous ses points. D’une certaine façon le « tout » est dans la partie autant que celle-ci se loge dans celui-là. Dans la langue tout se vit si simultanément et immédiatement (synchroniquement) que n’existe aucune antériorité (diachronique) d’une quelconque intention de l’esprit. En effet, il n’y a pas d’abord des concepts et des liaisons entre concepts (des composantes et un fonctionnement de l’esprit) qui ensuite produiraient des mots et des syntaxes pour leur faire exprimer après-coup ce qui leur aurait préexisté. Au contraire, la langue opère la coproduction et la rencontre entre un « esprit » et une « matière phonique » qui se structurent mutuellement dans l’instant. Parce que tout est immédiatement et totalement donné dans la langue, la synchronie linguistique est le champ de la conscience des sujets, tandis que les domaines explorés par la diachronie semblent davantage avoir trait à leur inconscient si tant est qu’ils exercent une influence effective sur leur esprit parlant (aussi certaines références à l’inconscient, de la part de certains « structuralistes », n’apparaissent pas vraiment conformes à l’approche synchronique). Tandis donc que la langue, le système collectif, réside dans la synchronie, c’est la « parole », ce passage à l’acte de la langue par chaque individu, qui surtout impulse les changements diachroniques. Avec la parole, nous entrons dans l’histoire. Ces changements sont d’abord des incidents propres à tel ou tel usager de la langue (qui en elle-même est un système en équilibre s’autoconservant); ces incidents, répétés, imités, acceptés finalement par la collectivité, finissent comme faits de langue et deviennent partie intégrante d’un système pérenne jusque à ce que d’autres incidents, etc. Mais toujours n’est modifié qu’un élément : les faits diachroniques, successifs, sont isolables en chacune de leurs discontinuités. Ainsi, des transformations dans la prononciation atteignent isolément une syllabe ou un mot, pendant que, au contraire, les faits synchroniques intéressent toujours une ou des relations entre des éléments qui ne sont jamais séparables l’un de l’autre. Aussi, dans l’approche synchronique, la nécessité s’avère-t-elle absolue d’étudier l’intégralité de cet ensemble et non pas ses parties, même par addition successive (démarche qui serait plutôt celle de la diachronie): il convient de partir du « tout » pour aller ensuite à l’élément qui reçoit toujours son unité, sa forme et son sens de l’influence de tous les autres éléments en interaction. La langue se présente ainsi comme un système totalement autonome et arbitraire, sans autre assise que lui-même, dans son pur présent. Autrement dit, c’est dans un moment actuel, séparé de toute conscience rétrospective (ou même prospective), que le système linguistique fonctionne. Sur le cours de l’histoire, la diachronie, quant à elle, perçoit et retient des « événements » toujours particuliers : or l’événement est une notion sans rapport avec l’étude synchronique d’une situation où se trouvent les permanences des simultanéités. Pour ceux qui utilisent la langue, rien ne survient, rien ne change si ce n’est des modulations dont les virtualités sont toujours présentes, depuis toujours. Les « nouvelles » formes lexicales qui « apparaissent » étaient déjà potentiellement contenues dans les ressources matricielles du système linguistique. Autrement dit, rien n’est créé dans la langue et il n’est question que de modifications de forme sur un fond continu. Si la langue est donnée telle quelle, c’est parce qu’elle fait partie des institutions sociales ; plus précisément elle est « fait social » ainsi que l’entend à la même époque Émile Durkheim, fait qui, en tant que tel, ne dépend pas des individus et s’impose à chacun par l’intermédiaire de la pression collective qui correspond à une organisation sociale préétablie. C’est par cela que l’étude de la langue offre une entrée à l’étude de la société. Toutefois, se préoccupant de l’étant tel qu’il est donné, l’étude synchronique ne récupère néanmoins pas tout ce qui se rend présent dans la simultanéité : La synchronie choisit et découpe son objet dans l’espace, objet qui existe en soi et qui l’intéresse, tandis que la diachronie élargie son étude temporelle à un comparatisme spatial qui peut devenir très rassembleur. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il n’y a de système que particulier. La recherche « structuraliste » ne peut ambitionner la découverte d’une « loi », loi entendue comme rapport nécessaire effectif en tout temps et tout lieu. En effet, la langue se trouve toujours limitée à un temps et un espace donnés. Au point de vue synchronique la langue fonctionne non pas en raison de « loi », car en fait elle évolue dans son organisation, mais plutôt selon des accords conventionnels et des correspondances logiques toujours circonstancielles. Ainsi, en dernière analyse, toute langue pourrait être organisée autrement qu’elle n’est, et ainsi ne peut-on déceler aucune loi impérative dans son principe. Quant aux changements perçus diachroniquement, eux aussi échappent à toute loi en étant plutôt des incidents particuliers qui tout au plus se répètent plus ou moins similairement dans leur forme sans jamais se reproduire invariablement et universellement. Malgré les démarcations tracées, la distinction méthodologique entre diachronie et synchronie n’implique pas, tant s'en faut, un ostracisme de l’une par l’autre. Il n’est question que de délimiter les champs d’étude qui peuvent cependant servir de complément l’un à l’autre. L’étude diachronique complète l’appréhension synchronique en permettant de mieux comprendre (par l’enchaînement des successions) la construction du système ainsi que son fonctionnement (en montrant par exemple la permanence de ses relations internes fondamentales et les réadaptations opérées pour rendre plus efficaces ces relations). Le lien qu’il convient de conserver entre les deux modes d’étude s’avère d’autant plus important que la distinction saussurienne entre synchronie et diachronie a influencé chez certains théoriciens une profonde séparation des rôles entre par exemple histoire, affectée aux changements d’un état, et sociologie, attribuée à l’organisation factuelle de cet état. Mais, selon nous, cette distinction « structuraliste » comporte ses limites quand elle prétend s’appliquer à autre chose qu’à la langue. Si, en effet, les sujets parlant ne font référence, synchroniquement, qu’à l’état présent de la langue, les êtres humains vivant la société et y agissant l’appréhendent eux systématiquement à travers le temps, dans la temporalité, entre un passé, un présent et un avenir. N’oublions pas que ce qui fait l’une des principales qualités du social est aussi le changement, l’évolution, les ruptures affectant son état. Il peut sembler donc réducteur d’appliquer le modèle structuraliste saussurien à n’importe quel domaine de l’humain, ainsi que Ferdinand de Saussure lui-même s’en est bien abstenu en ne se faisant que « linguiste ». (Avant de lire l’extrait suivant, rappelons-nous que ce texte n’est pas directement de la main de Ferdinand de Saussure, mais de celles de ses élèves lors de son enseignement oral, le « maître » n’ayant pas eu le temps avant sa mort de rédiger le grand ouvrage que ses cours préparaient). Bernard Dantier, sociologue 31 décembre 2008.

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